Il est loin d’être indifférent de savoir, par exemple, que 88 % des Québécois se disent heureux – un taux qui monte même à 90 % chez les francophones contre 77 % dans le reste du Canada – et que 80 % d’entre eux rient “beaucoup” dans une journée, qu’ils sont 73 % à penser que les décisions doivent être prises par consensus plutôt que des leaders, 73 % à s’estimer “très créatifs” et 72 % à aimer la nouveauté, que 62 % d’entre eux préfèrent disposer de plus de temps plutôt que de plus d’argent ou qu’il sont 54 % à se sentir mal à l’aise devant les signes religieux…

Une identité tissée de paradoxes

De quoi est faite la “différence québécoise” ? Par rapport aux Canadiens anglophones du reste du Canada, elle n’est pas seulement culturelle, souligne Jean-Marc Léger. “Nous vivons sur un immense territoire avec des conditions climatiques différentes, dans des villages plus petits, avec des écarts de générations plus grands, un niveau de vie inférieur, un marché moins grand, une structure commerciale plus atomisée, une population immigrante moins nombreuse, un système juridique et des lois particulières, et un environnement social et économique différent qui façonnent notre manière de vivre.”

Les Québécois apparaissent tissés de paradoxes. Ils aiment discuter à l’infini mais évitent les vrais débats, ils se disent soucieux de l’environnement mais ils polluent beaucoup, ils ont un taux de décrochage scolaire élevé alors que Montréal est la plus grande ville universitaire du pays, plus croyants que les Canadiens anglophones ils sont pourtant moins pratiquants. Comment pourrait-il en être autrement alors qu’ils sont “issus de la culture française”, qu’ils vivent “dans une société anglaise” et qu’ils ont “un mode de vie américain” ? Le Québec, expliquent les auteurs, c’est la fusion originale des trois cultures. “Chaque Québécois est à sa façon un être hybride, façonné par ces trois identités de base. Ce qui change d’une personne à l’autre, c’est la proportion de chacun des éléments.”

Concernant le rapport à la France, Jean-Marc Léger met d’emblée les points sur les i : un tiers seulement des Québécois francophones disent se sentir proches de la culture française.

«Les Québécois ne sont pas des Français qui ont la singularité de vivre en Amérique du Nord, ce sont plutôt des Nord-Américains qui parlent français.»

Le “code source” de la “québécitude”

L’ouvrage met en évidence sept traits fondamentaux de l’identité québécoise, qui en constituent le “code source”, celui que chaque nouvel arrivant doit s’efforcer de “craquer“ pour se donner toutes les chances de faire son chemin au Québec :

1. Les Québécois sont des hédonistes. Ils privilégient les plaisirs de la vie, l’humour et la fête : 76 % considèrent qu’il est plus important d’“avoir du plaisir” que de “faire son devoir”“La joie de vivre est la valeur numéro un, au cœur de la différence québécoise.” D’où le succès des chanteurs et des humoristes, l’engouement pour les festivals et les grands rassemblements festifs, la popularité de l’équipe de hockey des Canadiens de Montréal, “véritable phénomène de société”, ou encore l’importance accordée aux plaisirs de la table.

2. Ils recherchent obstinément le consensus.“Pas de chicane dans la cabane !” On ne parle pas religion ou politique à table et on fuit les opinions tranchées. Les Québécois se montrent aussi plus ouverts, tolérants et permissifs que les autres Canadiens. Progressistes en ce qui concerne les relations hommes-femmes, les droits des homosexuels et plus enclins à l’union libre qu’au mariage, ils sont aussi adeptes de la démocratie au sein de l’entreprise : les décisions à prendre font couramment l’objet de débats entre directions et salariés.

3. Ils préfèrent ne pas choisir. Les Québécois sont le peuple de l’“extrême centre”. Réfractaires à l’engagement, ils se montrent souvent indécis et détachés. “S’il y avait un parti du peut-être au Québec, il gagnerait toutes les élections.” Une tendance qui a des conséquences au niveau politique, économique et communautaire. “C’est au Québec qu’il y a le plus grand écart entre l’intention et l’action.”

4. Ils sont enclins à l’auto-victimisation. La publicité au Québec est marquée par “une panoplie de personnages aussi attachants que navrants”, très loin du winner à l’américaine, qui reflètent une “culture du perdant”. Un “défaitisme” qui se traduit notamment par une aversion pour le risque, notamment sur le plan financier : “Les Québécois préfèrent s’abstenir que de se tromper.”

5. Ils ont l’esprit de clocher. La majorité des Québécois vivent dans des villes de moins de 100 000 habitants, dont 600 villages de moins de 1 000 habitants. Foncièrement villageois, les Québécois s’identifient davantage à leur (petite) ville qu’à leur province ou à leur pays.

6. Ils ont la créativité dans les veines. Les Québécois ont inventé le combiné téléphonique, le beurre d’arachide, la souffleuse à neige, le casse-tête 3D et le théâtre du Soleil. Actuellement, l’industrie du jeu vidéo, du multimédia et du logiciel compte plus de 500 entreprises au Québec. Montréal a été classé au vingtième rang dans le monde pour la qualité de son écosystème de start-up – et au treizième rang pour la qualité des talents disponibles.

7. Ils sont fiers de leur capacité d’adaptation et de leurs racines.“La culture québécoise a survécu aux intempéries du territoire, à l’abandon de la mère patrie française, à la conquête anglaise et l’invasion de la culture américaine.” Le poète Gaston Miron disait : “Nous ne sommes pas 25 % de quelqu’un d’autre.”

La “différence québécoise” n’est toutefois pas figée. Chez les jeunes Québécois francophones, on constate en particulier une très forte aspiration à la réussite. Les millennials de la Belle Province valorisent désormais l’ouverture sur le monde et n’hésitent pas (à 68 %) à se dire ambitieux. Les sondages les montrent aussi plus optimistes, plus déterminés et plus entrepreneurs que leurs voisins canadiens. Avec toutefois une constante : ils sont aussi fiers que leurs aînés de leurs différences. “Tout n’est plus comme avant et nous n’avons encore rien vu”, concluent les auteurs du Code Québec.